Aparté :
Retraité de la gendarmerie, Je vis dans un caravaning depuis peu, je n’y connais personne.

Ahhhh mes amies, mes amis, je suis victime d’un choc émotionnel suite à la disparition de Floutch, mon crapaud !
Bon là normalement j’ai perdu 95 % des lecteurs :)

Floutch, un adorable batracien aussi rond que marron que je venais juste d’apprivoiser.
Chaque matin je le voyais devant la porte de ma caravane, trépignant d’impatience avant la réception d’une petite araignée ou d’un morceau de pain, d’une olive dénoyautée ou d’une clope à crapoter. Il repartait ensuite sous la protection de sa petite pierre, près d’un thuya, ne revenant que le lendemain.
Triste je suis.
Oh oui je sais, vous allez me dire qu’il va bientôt revenir, une petite fugue amoureuse certainement, quoi de plus normal qu’un crapaud qui coasse dès les premiers rayons de soleil autour d’une petite un peu molle et peu farouche, mais non, non et non, Floutch n’est pas un crapaud facile et n’a pas l’œil amoureux.
Je dirais même qu’ à l’observation de son regard sans éclat je le sens avare de sentiments, égoïste envers la planète entière et peu enclin au quelconque partage, fut-il sexuel.
Mais il a un truc sympa et ne partirait pas bêtement.

Dans ma quête de ce compagnon bondissant j’ai tout d’abord imaginé l’inimaginable.
Deux jours.
Deux jours que Floutch a disparu.
Deux jours que Raoul, mon plus proche voisin du caravaning, passe une misérable et poussive tondeuse électrique sur son terrain.
Mon dieu, pourvu que…

Samedi -18h04
Je tapote contre l’arbre de Raoul, lequel sort illico de sa caravane, et lui demande s’il n’aurait pas par hasard, dans le sac récupérateur de son engin électrisé, un crapaud coupé en deux ou en plus.
Comme Raoul ne me prend pas au sérieux et que de toutes façons il a déjà fait un feu avec les herbes coupées la veille (tiens tiens, pourquoi aussi rapidement, des traces à effacer ?) je lui indique que je fige ses 30 m2 de pelouse déchiquetée en mode scène de crime et que les lieux sont dès à présent interdits d’accès.
Gendarme un jour, gendarme toujours^^
Avec ses 162 centimètres, ses 44 kilos et ses 77 ans, en sus de sa tête de personnage principal de « Faites entrer l’accusé », Raoul n’a d’autre choix que d’accepter une perquisition de sa pelouse.
Pour éloigner cet unique badaud et me concentrer dans mon rôle improvisé de technicien en identification criminelle à la retraite, Raoul est invité à me laisser poursuivre les investigations et, pourquoi pas, à nettoyer le pare-brise de ma voiture.
Rien à voir avec une subordination quelconque, comprenons-nous bien, le suspect quasi coupable et potentiellement condamné par avance est libre de refuser ce geste commercial, y’a juste que ma bagnole est dégueu.

Début d’une enquête longue et fastidieuse

Photos de la scène, depuis les 4 angles, avec mon Samsung.
En dehors de ce téléphone High-tech âgé de 7 ans, je suis techniquement équipé comme un enquêteur des années 60 et je me dis que si j’avais un peu de Luminol dans ma valise criminalistique (valise que je n’ai pas non plus), j’aurais tôt fait de voir si un drame s’était déroulé à mes pieds.
J’ai même pas une loupe.
Mais j’ai (expérience chérie !) la technique criminalistique parfaite : Pour trouver un indice, fut-il minuscule, il suffit de faire le tour de la scène du crime depuis l’extérieur jusqu’en son centre, en progressant en spirale.
Je fais donc le tour complet de son terrain à genoux et ne trouve rien.

Raoul, en revanche, vient de trouver deux choses :
La première, c’est que j’ai les genoux verts et la deuxième, un petit papier blanc sur lequel est inscrit …
crapaud-jacking_crayon2bois
Moi – « Où t’as trouvé ce papier ?! »
Raoul – « Sur le pare-brise de ta voiture »
WohhhhhhhhPut…. Victime d’un terraindecaravane-jacking, d’un rapt d’animal sauvage de compagnie !

La violence de ce papier encaissée, mon rôle de Directeur d’enquête reprend le dessus, Floutch serait fier.

Moi – « Mais pourquoi t’as touché à ce papier, Raoul, il va y avoir tes empreintes dessus ! »
Raoul – « Toi aussi, tu l’as touché, tu le touches encore là »
Moi – « Oui mais moi on s’en fout, c’est mon crapaud, s’il doit y avoir une discrimination on pourra dire que les empreintes sont celles du papa de la victime, toi en revanche… »
Raoul – « …Le papa de la victime ? »
Moi – « … »

Raoul rigole et me dit que je suis marrant, avec ma tête de désespéré.
Il me propose un petit apéro pour fêter ça.
Moi – « Fêter un enlèvement avec séquestration ? »
Raoul – « Non, MOI, fêter ma rencontre avec le papa d’un crapaud… Ha Ha Ha ! »

Et ce con de partir dans un rire bien gras, de poser sur sa table une bouteille de Ricard et deux verres au lavage douteux, et pour achever mon désarroi d’exploser de rire en
« Juste un apéro et pas un digestif, hein, dans ma gnôle y’a le cadavre gonflé d’une bestiole qui ressemble à la tienne… mais c’est pas la tienne, t’inquiète voisin, la mienne elle a 12 ans ! Ha Ha Ha ! »

Dans mon alcoolisation imminente avec un suspect potentiel, je quitte officiellement ma veste de Directeur d’enquête que je troque contre un T-shirt de blaireau de camping.
Un petit sursaut en mode enquêteur, tant que je suis à jeun :
Moi – « Camping, Raoul, tu l’écris comment ? »
Raoul – « Ben normalement : C..A..M..P..I..N »

Je me prépare à boire l’apéro avec le ravisseur, j’en suis persuadé.

————-Deuxième partie—————

Samedi – 22h07

Bourrés
On est tous les deux bourrés.

– Moi : – « Et tu dis que tu sais pas c’est qui qui a déposé le papier sur mon pare-brise, Raymond ? »
– Raoul : – « Naaaaa, moi c’est pas Raymond, c’est Raoul que je m’appelle, Ha Ha Ha ! »
– Moi : – « Ouais bon, … attttt’ention tu vas le noyer, le Ricard ça se noie pas… Et t’as vu personne avec un papier qui rodait autour de mon crapaud ? »
– Raoul : – « Naaaaa, ps…ps…ps…psersonne, et je savais pas que t’avais un crapaud, c’est moche de se faire faucher un crapaud… »
– Moi : – « Ouais mais toi t’écris CAMPING sans le G, comme le papier »
– Raoul : – « Le papier il met pas de G à CAMPIN parce que le papier il sait pas écrire Ha Ha Ha ! »

Raoul parle ensuite de longues demi-heures de sa [mot vulgaire] de femme qui s’est barrée avec un informaticien, m’ explique à grand renforts de coups de poing sur la table que les informaticiens sont tous des [mot vulgaire] et des [mot vulgaire] et enfin des [mot vulgaire].
On se quitte à plus d’heure, Raoul me fait promettre d’être prudent sur la route et de faire gaffe aux flics, ces [mot vulgaire] en uniforme, et si je croise un [mot vulgaire] d’informaticien, que je reconnaîtrai rapidement à sa gueule de [mot vulgaire], je l’écrase avec les roues arrières. De sa part.

Ayant 15 mètres à marcher pour rejoindre ma caravane, j’évite sans difficulté flics et autres informaticiens.
Mon lit accueille alors sans amour et sans encombre le corps alcoolisé d’un enquêteur peu avancé.

Dimanche – 08h00
Le café explose en bouche, une bouteille d’eau plate se vide dans mon gosier, je me concentre.

Les questions essentielles sont notées sur mon calepin d’enquêteur :
[  ] Combien de personnes vivent dans ce camping privatif, interdit d’accès aux non-résidents ?
[  ] Quelles personnes étaient présentes jeudi, date de disparition de mon Floutch ?
[  ] Qui connaissait l’existence de mon Crapaud ?
[  ] Le papier retrouvé sur le pare-brise est-il exploitable au niveau des empreintes digitales ou génétiques ?
[  ] Suis-je assuré contre le vol d’un crapaud ?
[  ] Si [non] à la question précédente, ai-je encore 50 euros sur mon compte en Banque ?
[  ] Puis-je tendre un piège au(x) ravisseur(s), dans les wc du camping ?
[  ] Pourquoi ce mal de crâne ?

Les éléments d’investigation couchés sur le papier, je pars mener mon enquête sur le terrain.
Petit passage devant ma voiture, j’inspecte minutieusement son pare-brise.
Pas une fibre, pas un cheveu ou autre poil, le ravisseur aura œuvré dans son acte criminel avec gants et protection complète. Au sol aucune trace de pas suspecte, dans l’air aucune odeur particulière.
[x] Ne pas baisser les bras

Dimanche – 10h47
Victor est le gardien du caravaning.
La quarantaine, le visage rieur et sympathique, ce bruyant personnage d’environ un quintal 1/2  habite dans une minuscule maison inversement proportionnelle au personnage.
Soucieux de la bonne tenue de l’espace qu’il surveille, Victor dégage une bonhomie et un professionnalisme hors normes. Je le mets immédiatement dans la catégorie [Innocent] et lui fais part de mon histoire, de mon enquête et des interrogations qu’elle suscite.
On sympathise et on se tutoie rapidement.
Il me propose un apéro que je refuse illico.
Jamais en service et surtout pas le lendemain d’une beuverie.

Son entretien très instructif m’apprend que 42 personnes ont loué à l’année une place de camping, que le jeudi, jour de l’enlèvement de Floutch, seules 7 personnes étaient présentes, dont moi.

– Moi : – « Comment peux-tu certifier que seulement 7 personnes étaient présentes jeudi ? »
– Victor : – « C’est pas compliqué, j’ai ici en visu les compteurs électriques de chaque caravane, et là les bandes vidéos informatiques des entrées et sorties du caravaning. Sur le portail d’entrée j’ai installé une puce qui déclenche la vidéo au moindre mouvement. Je me passe tous les matins les images de la veille et je note les entrées et sorties ».

Énorme, le Victor, un vrai pro !
Juste 6 suspects, ça semble bien parti.

– Moi : – « Bon, les personnes présentes, c’est qui ? »
– Victor: – «  T’as juste à côté de chez toi Raoul, un vieux tocard qui passe sa vie à picoler et à gueuler contre les informaticiens. Pas un méchant bougre, juste un peu con »
– Moi : – « Oui, je l’ai rencontré hier soir »
– Victor : – « Puis près de chez toi t’as aussi Martine et Jean-Baptiste, un couple d’une soixantaine d’années. Je ne les connais pas bien, il sont discrets. Je sais qu’elle travaille à la SPA le week-end et lui est carrossier arrêté pour longue maladie »
– Moi : – « Un cancer ? »
– Victor : – « Non, un truc de riche, un beurnaou »
– Moi : – « Un burn-out ? »
– Victor : – « Ouais, un truc de dérangé. Un peu plus loin t’as Lionel, je crois qu’il a dans le 66/70 balais, il a bossé à Air-France mais je sais pas si c’est comme pilote ou comme stiouarte, il parle très peu de sa vie d’avant. En revanche c’est un excellent pêcheur, il te parlera de sa passion dès que tu lui diras bonjour… Ha Ha Ha Sacré Lionel ! ».
– Moi : – «  Tu penses qu’il serait capable de kidnapper un crapaud, ce Lionel ? »
– Victor : – «  Lionel ? Ha Ha non, il est pété de thunes Lionel, il va pas s’emmerder à kidnapper une grenouille pour 50 balles ! »
– Moi : – « …un crapaud…quasi domestiqué »
– Victor : – « C’est pareil, ça se met pas au bout d’un hameçon pour choper un brochet, t’attires pas les mouches avec du vinaigre ! »
Le tact, Victor ne connaît pas.
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– Moi : – « Il manque deux personnes. Un couple ? »
– Victor : – « Non, deux personnes dans deux caravanes. Le premier c’est Jacky, à mon avis tu devrais aller le voir en premier »
– Moi : – « Pourquoi ? C’est qui ce Jacky ? »
– Victor : – « Jacky c’est un type très sympa comme ça, mais très louche. Il a 83 balais, a été condamné dans les années 70 à de nombreuses reprises pour des exhibitions sexuelles dans des zoos. Il arrivait près des cages de n’importe quoi, des serpents, des lions, des toucans, et hop il sortait son sexe… Quand tu parles avec lui il est normal, mais si tu viens avec un chien, tu sens qu’il tremble de partout. Gentil mais malade du ciboulot, le Jacky… Ha Ha Ha !»
– Moi : – « Wow… et le dernier ?»
– Victor : – « Max »
– Moi : – « Oui, ok, Max… et ? »
– Victor : – « Max, j’ai rien à dire sur Max, c’est Max »
– Moi : – « Je sais pas, moi, son âge ? Il fait quoi dans la vie ce Max ? »
– Victor : – « … Il est quelle heure ? Woh putain midi ! Je vais partir, j’ai une tournée du camping à faire, ch’uis à la bourre… Bon courage pour ton enquête ! …»
– Moi : – « Victor sans dec’, Max c’est qui ? »

Victor est sorti de sa maisonnette, m’a gentiment poussé vers l’extérieur et a minutieusement verrouillé la porte, puis a démarré sa Kangoo de service avant de disparaître dans le chemin principal qui conduit au cœur du caravaning.

Une enquête bigrement complexe, dans ce lieu habité par des malades.

————-Troisème partie—————

Mon calepin en poche, j’ai quelques éléments de progression ; en dehors de moi, 7 personnes étaient présentes ce jeudi, jour de la disparition de mon ami Floutch :

Victor, le gardien.
Raoul, l’alcoolo qui n’aime pas les informaticiens.
Martine (SPA) et Jean-Baptiste (carrossier en arrêt maladie), un couple discret d’une soixantaine d’années.
Lionel, riche sexagénaire retraité d’Air-France, habile pêcheur.
Jacky : 83 ans, casier judiciaire noirci d’exhibitions sexuelles envers des animaux.
Max : Aucune information.

Dimanche – 14h09

Je croise Jacky par hasard, près des WC du caravaning.
Le vieil homme, sec, a un regard perçant et une perceuse à la main.

– Moi : – « Bonjour Monsieur, vous êtes Jacky ? »
– Jacky : – « Ouais mon gars, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »

Jouer franc jeu et trouver une tactique fine, l’homme a un casier et ne redoute pas les forces de l’ordre.
A fortiori les forces de l’ordre retraitées.

– Moi : – « Je suis le pap… le propriétaire d’un crapaud qui a disparu. Je suis prêt à offrir 51 euros à celui qui le retrouvera »
Les yeux de Jacky s’illuminent.
– Jacky : – « 51 euros pour un crapaud, c’est une somme ça… »
– Moi : – « Vous connaissiez l’existence de mon crapaud ? »
– Jacky : – « Tu sais mon gars, des crapauds si t’en veux, y’ en a plein derrière ma caravane, t’as qu’à te servir »

Provocation ?
J’invite Jacky à me montrer l’arrière de sa caravane, et là, effectivement, en soulevant quelques pierres, les batraciens sont nombreux.
Mais point de Floutch, ceux-là ont l’œil trop vif.
En reposant la dernière pierre, je perçois une espèce de plainte sourde provenant de l’intérieur de la caravane de Jacky.
– Moi : – « C’est bizarre, Jacky, vous entendez ?…ça vient de votre caravane… on dirait un animal… »
– Jacky : – « C’est la télé… je me passe en boucle un reportage sur… le parc zoologique de Cerza… J’aime bien les reportages sur les animaux…T’aimes bien les animaux, toi ? En dehors de ton crapaud, je veux dire… »
– Moi : – « Oui, heu en fait… non »

Rha le vieux zoophile, tu penses si je le sais qu’il aime les animaux… Si ça se trouve il a un ordinateur rempli de photos d’animaux dont il se délecte en solitaire ou qu’il échange avec des malades de sa trempe…
Je le quitte. Pour Floutch, je le crois innocent.
Pour le reste, j’agirai plus tard.

Dimanche – 14h52

Je pars ensuite voir Max, en apprendre plus sur ce mystérieux individu pour lequel le gardien Victor n’a rien lâché.

Petite caravane sale et discrète près de la Seine, l’entrée de l’habitat de Max est jonchée de bouteilles d’alcool et autres canettes de bière aux marques diverses.
Visiblement, l’homme n’entretient pas son home et ne cache pas son alcoolisation récurrente.
Sans pénétrer dans l’endroit, j’ose un « Monsieur Max, vous êtes là ? ».
La réponse immédiate surgit dans mon dos et je sens le souffle dans mon cou :
– « Oui, je suis là »
Je me retourne et recule devant l’imposante personne.

Une dame obèse, hideuse, les cheveux gris, gras, les traits grossiers, une espèce de sorcière sans âge vêtue d’un jogging aux couleurs criardes.
S’étant visiblement maquillée sans miroir, la femme dégage également une haleine poisseuse.

– Max : – « Je suis Maximilya, que puis-je pour toi mon mignon ? »
– Moi : – « Ah bonjour, Madame Max, je… heu… en fait je mène une enquête sur une disparition, dans le camping »
– Max : – « La disparition de qui ? »
– Moi : – « Je…enfin c’est à dire que… »

Et là je perds tous mes moyens, je ne suis pas fichu de poser les bonnes questions, celles qui déroutent et déstabilisent, tu penses d’un enquêteur… pfff… moi en gendarmerie j’étais juste photographe. J’en ai pourtant suivi, des enquêtes, j’en ai abordé plein, des Directeurs d’enquête, … et j’ai rien retenu.

Tenter le bluff ? J’ai déjà vu ça dans Faites entrer l’accusé.
Je me redresse tel un coq et lui lance :
– Moi : – « Madame, saviez-vous que j’ai installé une caméra qui filme 24 heures sur 24, près de ma caravane ? »
– Max : – « Elle filme quoi, ta caméra ? »

Je laisse passer quelques subtiles secondes, je baisse la tête puis la redresse, mets mes yeux droits dans les siens.
– Moi : – « Elle filme ma voiture… »

Mes sens sont en éveil pour observer le moindre tremblement, le subtil tressaillement, la plus minuscule trahison d’effroi chez le suspect.
Rien, la sorcière ne détourne même pas la tête, continue de me fixer, l’air incrédule.
– Max : – « Tu fais un reportage sur ta voiture ? »

Punaise, c’est pas gagné.

– Moi : – « Non en fait, c’est un peu plus compliqué que ça… Pourrions-nous discuter quelques instants à l’intérieur ? »
– Max : – « Oui si tu veux »

L’intérieur de la caravane de Max est aussi crade que ce que le laissait imaginer l’extérieur.
Des cadavres de bouteilles partout, des joggings salement colorés en vrac, éparpillés ici et là. Les détritus sèchent voire pourrissent sur une petite table, le sol a reçu les projections de nombreuses chutes de bouteilles, une odeur de graisse emplit mes poumons et, comble de déchéance de  ce lieu déjà immonde, des dizaines de mouches sont prises au piège de la crasse murale.

Dans les fins d’amadouer la suspecte, je la laisse s’exprimer librement, une technique basique d’enquêteur.
Que j’ai vue dans Lieutenant Columbo.

La discussion se poursuit durant une bonne heure. J’apprends que Maximilya se définit en artiste peintre qui travaille sur le thème « Symbiose incohérente pour coccinelle improbable ».
En gros et si j’ai bien compris sa démarche, dans sa caravane elle picole, jette ses bouteilles au sol, fait des barbecues à l’intérieur en ayant pris soin de bien fermer les fenêtres.
De cette pratique quotidienne il en ressort une dégradation totale de son habitat ; la signature de son œuvre est le dépôt minutieux d’une goutte de peinture, tantôt rouge, tantôt banche, sur chaque élément dégradé par ces pratiques.
Et en effet, je remarque que des centaines de minuscules particules colorées sont savamment déposées ici et là. En chaussant mes lunettes je constate que chaque mouche morte ou agonisant contre le mur a sa petite trace colorée.
Cette femme est folle.
Ou artiste pure.
Ou artiste purement folle.

– Moi : – « Bon, tout ça c’est bien beau, mais je vais jouer cartes sur table, Mad’ Max. Mon crapaud a été enlevé (Max frémit et se jette en arrière) et on me demande une rançon. Avez-vous des infos, êtes-vous l’auteur de ce rapt ? »
– Max : – « Un crapaud ?! Quelle horreur, je suis allergique aux batraciens en tous genres ! Un crapaud, quelle horreur !… un crapaud ! Je brûlerais toute mon œuvre plutôt que d’approcher un crapaud à moins d’un mètre ! Dehors, petit, dehors immédiatement !»

Je quitte l’endroit, dans mon dos j’entends la projection rageuse de bouteilles au sol et un hurlement « un crapaaauuuuuud !… »
max_crayon2bois
Dimanche – 16h48

Lionel est rencontré près du lac, vissé sur un siège en cuir.
6 cannes à pêche devant lui, le fringant sexagénaire sourit à mon arrivée et, sans grande surprise de ma part, me demande si je suis pêcheur. Comme il s’apprête à ouvrir ses nombreuses mallettes de matériel et soulever ses paniers remplis de poiscaille, je le coupe net.

– Moi : – « Bonjour Monsieur Lionel, je suis un nouvel arrivant au caravaning et je me suis fait voler mon crapaud domestique, … je… heu…»
– Lionel : – « Vous avez un crapaud domestique ? C’est étrange, ça…»
– Moi : – « Vous connaissez tout le monde, dans ce caravaning ? »
– Lionel : – « Oui, je suis par ailleurs responsable de l’attraction annuelle du camping. Samedi prochain on a un joli barbecue collectif, on fera rôtir un demi-cochon, vous voulez vous y inscrire ? »
– Moi : – « Heu…oui, pourquoi pas… »
– Lionel : – « C’est parfait, j’ai par ailleurs ici un formulaire d’inscription, avec vous on sera 31… C’est 10 euros par personne. Tenez, remplissez ça ».
– Moi : – «  Je vois qu’il faut inscrire le nom et le prénom en majuscules ? »
– Lionel : – « Oui, l’an dernier je ne l’avais pas précisé et au final je ne savais pas qui venait, les gens écrivent très mal dans le secteur, si vous voyez ce que je veux dire… »

Cette dernière remarque fait exploser un éclair en moi !

– Moi : – « Ça veut dire que vous avez tous les formulaires d’inscription avec vous ? Sur vous ? Pourrais-je voir ces formulaires s’il vous plaît ? Le ravisseur a manuscrit une demande de rançon, si je pouvais comparer les écriture ce serait miraculeux ! »
– Lionel : – «  Hélas non, ils sont à ma caravane, mais je pourrai vous les montrer ce soir, au retour de pêche. À 23h45 »

Je lui tends le papier du pare-brise, lui demande si cette écriture lui dit quelque chose.

– Lionel : – «  Tout de suite je ne peux être affirmatif, mais effectivement, ça me dit quelque chose… on se voit à 23h45 »
– Moi : – « Oh mais c’est… »
– Lionel : – « 23h45 »

Cette dernière invitation à ne pas le déranger davantage étant formulée, je le remercie et repars en direction du caravaning.
Mes mains tremblent, mon affaire est bientôt résolue.

————-Épilogue—————

Dimanche – 17h40

– « Alors, tu l’as retrouvé ton crapaud ? »
Je reconnais la voix de Raoul. En me retournant, je vois mon proche voisin tenant un panier en osier.

– Moi : – « Non, mais ça ne saurait tarder, l’enquête a bien avancé »
-Raoul : – « Regarde, j’ai cherché de mon côté »

Dans son panier ça fourmille de bestioles en tous genres. Des crapauds, des grenouilles, un ou deux orvets, des limaces, quelques vers de terre et même une couleuvre à collier juvénile.
Un rapide coup d’œil sur les espèces de la famille des Bufonidae me fait comprendre que Floutch n’est pas dans le grouillement général.

– Moi : – « C’est gentil Raoul, mais le mien n’est pas là-dedans »
– Raoul : – « Pas grave, ça m’a occupé, je vais aller les refoutre près de la mare. Tu viendras boire l’apéro tout à l’heure ? »
– Moi : – « Heu, non merci, je me dois d’avoir les idées claires à minuit »

Il ne me reste que le couple Martine/Jean-Baptiste à visiter.
Sur mon calepin d’enquêteur, Jean-Baptiste est carrossier et Martine travaille à la SPA.
Je ne vois pas quelqu’un travaillant à la SPA kidnapper un animal, les pompier pyromanes sont heureusement très rares.
Mais je ne baisse pas la garde pour autant. 7 suspects, c’est 7 suspects.
Le terrain de Martine et Jean-Baptiste jouxte le mien mais leur caravane est masquée par un haut buisson de thuyas.
Je passe par une jolie entrée de roses ; leur voiture, le même modèle que la mienne, reçoit un jet d’eau et l’éponge humide de Jean-Baptiste.
Les mêmes voitures, mais la leur est bichonnée.
[x] Penser à nettoyer ma bagnole.

Je tapote contre un arbre pour attirer l’attention de jean-Baptiste (une pratique courante au camping, à laquelle il faut ajouter un raclement de gorge, les arbres tapotés ne faisant pas un bruit suffisant).
Jean-Baptiste, la soixante mal vieillie, habillé d’une salopette défraîchie, vient à ma rencontre et me serre une main molle ; une dame du même âge nous rejoint précipitamment. Un air triste se dégage de son visage creusé.

– Moi : – « Bonjour, je m’appelle Philippe, je suis votre voisin, vous êtes Martine et Jean-Baptiste ? »
– J-B : – « Bonjour Philippe, oui, c’est nous. Vous venez pour le chien ? »
– Moi : – « Le chien ? Quel chien ? »
– Martine : – « Bonjour Monsieur. Ah, je croyais que vous veniez pour Fost »
– Moi : – « Fost ? »
– Martine : – « Oui, Fost, notre chien. Il est parti et on ne l’a plus revu. »
Les gens sont dans leur monde, ils pensent que la terre ne tourne que pour eux.

– Moi : – « Parti …Il s’est échappé ? »
– Martine : – « Oui, il a suivi une chienne blanche. On l’a appelé, sifflé, mais les deux chiens sont partis et Fost n’est jamais revenu »
– Moi : – « Ah, une escapade amoureuse, il va revenir, ne vous inquiétez pas, Madame »
– J-B : – « Ma femme ne dort plus depuis qu’il est parti. Ah si vous saviez comme c’est dur »
– Moi : – « Je vous comprends, j’ai moi-même mon animal de compagnie qui a disparu jeudi et je mène une petite enquête à ce sujet »
– J-B : – « C’était une chienne blanche ? »
– Moi : – « Hmmm… non, un animal un peu plus petit… à dominance de marron »
– J-B : – « Alors on ne l’a pas vu, hein Martine ? »
– Martine : – « Non, ça ne me dit rien »

Le couple semble sympathique et désespéré.
Jean-Baptiste m’invite à m’asseoir à leur table de jardin pour un (dixit) « petit apéritif convivial de gens malheureux associés dans la perte d’un proche », et, n’attendant pas ma réponse, pose sans délicatesse une bouteille de Ricard et deux verres sur la table en plastique.
Martine pose à son tour, sur ladite table, une carafe d’eau ridicule.
In fine j’accepte en me disant que la comparaison graphologique de 23h45 pourra attendre le lendemain, intellectualisant le grand principe qu’un ravisseur demandant une rançon a tout intérêt à maintenir en vie l’otage.
Floutch, tiens bon, papa va venir te chercher, mais pas tout de suite.

Dimanche – 22 h 04

JB et moi bourrés, mais pas Martine la dépressive qui ne consomme que du jus de carotte.
Les femmes qui boivent du jus de carotte, ça a toujours fait marrer le macho qui sommeille en moi.
Mais si elles conduisent, ça fait plaisir au gros con bourré que je suis.
Donnant-donnant.
En levant mon X-ième verre je lui impose un « Hahaha, Martine, tu fais une de ces tronches ! »
Elle ne rit pas, la Martine.
On parle (surtout Martine la bavarde désespérée) de leur chien Flop, ou Stop ou un truc dans le genre.
Sur mon vieux Samsung je note dans l’agenda d’enquête que J-B est un type super sympa, que Martine est super désespérée, je tapote INNOCEBT sur leur profil, je suis bourré mais comme j’ai la volonté de poursuivre mes investigations à fond, je leur sors le papier du rapt et leur avoue que mon animal kidnappé est un crapaud.

– J-B : – « Un crapaud ? Hahaha ! Un crapaud ? »
– Moi : – « Oui Hahaha ! Un crapaud marron mignon… Martine, tu nous apportes une carafe plus grande s’il te plaît ? Tu vas niquer tes guibolles à faire autant d’aller-retour… Hahaha ! »
– Martine : – « Jeudi dernier, j’ai recueilli un crapaud devant la porte de notre caravane, c’est peut-être le vôtre ? »

Quand t’es bien chargé, tu mets quelques minutes à comprendre ce qui vient d’être dit, mais là je dessaoule illico.
Mon corps pourtant imbibé de Ricard jusqu’au cœur de la moelle reprend ses esprits :

– Moi : – « Mar…Mart…Martine, t’as trouvé un crapaud marron devant ta porte ? Tu… tu l’as avec toi ? »
– Martine : – « Oui, il est dans une petite boite à chaussures, je m’en occupe bien vous savez… Je vais le chercher »

Je scrute avec des yeux vitreux la sortie de Martine de sa caravane.
Dans ses mains une jolie boîte Sarenza, elle ouvre le petit couvercle percé de trous et…

– Moi : – « FLOUTCH ! C’est mon Floutch ! »

L’animal a un peu grossi depuis jeudi, mais il est intact.

– Moi : – « FLOUTCH ! mon Floutch… Mon Floutch  ! »
– Martine : – « Je l’ai recueilli jeudi midi, il était mignon devant ma porte, il attendait quelque chose, je lui ai donné des biscuits et du jus de carotte. Je me suis permis de le mettre dans cette boîte en attendant de le fortifier. C’est vraiment votre animal ? »
– Moi : – « FLOUTCH ! mon Floutch ! »

Je le mets contre mon cœur.
Le bestiau ne me lèche pas le visage, ne me saute pas au cou, maintient son regard d’abruti et ne me témoigne aucune reconnaissance.
Mon Floutch, quoi.

Dans ma lucidité alcoolisé, je demande à Martine pourquoi elle m’a demandé une rançon, sur le pare-brise de ma voiture.

Martine et son jus de carotte reprennent mon rôle d’enquêteur.

– Martine : – «  Allons, voyons, …Je ne suis pas la rédactrice de ce mot…»

Martine, je la sens très douée, très motivée.
– Martine : – « Et si le ravisseur s’était trompé de pare-brise ? Nous avons la même voiture, cher voisin. Le mot écrit m’était peut-être destiné ? Pour mon Fost ?»
– Moi : – « FLOUTCH ! mon Floutch ! »

final
La nuit se termine doucement, avec JB on picole encore, Floutch est retrouvé et sauvé de ses non-kidnappeurs.
De retour à ma caravane je le dépose sous sa pierre habituelle, il s’en réjouit pathétiquement.

Le lendemain je reprends mes esprits vers 14 heures.
Une bonne bourre, quoi.

Mes annotations de directeur d’enquête m’invitent à orienter la disparition du chien de Martine vers la caravane de Jacky, le vieux zoophile de 83 ans. L’espèce de plainte sourde animale dans sa caravane m’ayant intrigué lors de mon passage en ce lieu.
Il faut tout noter, dans une enquête et j’avais inscrit :

[x] le reportage animalier, mon œil.

Avec Victor, le solide gardien du caravaning, et Martine la malheureuse, nous nous présentons sur le terrain du vieux Jacky, lui imposons une visite de courtoisie et découvrons à l’intérieur de sa caravane deux chiens muselés, bandés par un ersatz de Chatterton.
Le premier est une femelle blanche, le deuxième un chien qui remue la queue quand on lui dit « Oh le gentil Fost ».
Les deux ont pléthore de tâches blanchâtres sur le poil, le vieux taré n’aura pas fait qu’exhiber ses attributs.
Le pervers avoue qu’il est l’auteur du rapt des deux canidés, qu’il est l’auteur du mot revendicatif et qu’il s’est trompé de pare-brise.
Martine est une vraie enquêtrice, quand j’y repense.

La Police nationale embarque Jacky le lendemain.
Le caravaning reprend une activité normale et on se fait un apéro festif collectif sur mon terrain.

Mercredi – 00h50

Tous bourrés
Une vie de caravaning, une enquête rondement menée.

Lionel a apporté les formulaires d’inscription et tout un chacun tente de comparer l’écriture de Jacky et celle du mot de revendication du rapt ; les avis divergent et moi je m’en fous.
Max m’offre une mouche collée sur un petit morceau de carrelage en m’indiquant de faire gaffe, la petite goutte de peinture rouge n’est pas sèche.


Là je ne sais plus qu’elle heure il est.
Tard, certainement.

Floutch s’approche de la porte de ma caravane pour réclamer une araignée.

Victor l’écrase par erreur et s’excuse.

Fost a la délicatesse de ne pas le laisser agoniser et l’avale.

À 4 grammes, je vois tout ça au ralenti.

Je viens de perdre mon crapaud .

Floutch, mon crapaud

 

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