semiparisUn brouhaha international, des maillots aux couleurs vives, de l’agitation calme, en ce dimanche 2 mars 2014 je suis près du château de Vincennes.
Je me fraye tant bien que mal un chemin sans but, erre à petit patapon au milieu d’une armée pacifique de ponchos bleus floqués d’un fier « Semi Marathon de Paris ».
Le hasard de cette marche m’amène à quelques cinq cents mètres de la ligne d’arrivée. Un défilé de visages vus et aussitôt oubliés ; le public applaudit et encourage avec force les  valeureux sportifs éreintés tandis que je tente d’immortaliser quelques scènes grâce à mon petit Fuji-baroudeur.
La musique rythmée, joviale, dynamise la dernière ligne droite pour celles et ceux qui auraient besoin d’un peu de forces salvatrices.
Et certains en ont vraiment besoin.

semi
Je repars de ce spectacle avec la ferme intention de m’y inscrire l’année prochaine, ce qui ne m’empêchera pas, de retour à la maison, de m’autoriser un petit toast de rillettes tout en buvant un petit Pomerol.
Puis de fumer une clope ou deux.
Un an devant moi.

Il n’empêche, je tire mon chapeau à tous les visages que j’ai vus aujourd’hui.
Affutés pour la plupart ou en surpoids pour d’autres, jeunes ou particulièrement avancés dans la vie, fringants dans leur progression ou complètement épuisés, ils terminaient une épreuve mythique.
Bravo !

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Tiens.
J’ai vu, à l’approche de la ligne d’arrivée, plusieurs photographes officiels.
Des femmes, des hommes, assis sur des chaises.
Je comprends que chaque concurrent souhaite SA photo ; le fait de placer ces photographes en nombre face aux coureurs permet de faire des portraits, mais quand même, les photographes doivent se faire chier, non ?
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Pour rester dans le titre de cet article, je vais vous narrer mes débuts professionnels en photographie sportive.
Bon OK, je n’étais pas à proprement parler un photographe sportif, j’étais photographe pour le service de communication de la Gendarmerie.

Dans les années 2000
Région parisienne.
Cross inter-armées, inter-nations.
Missionné pour photographier, sur un circuit de terre, un gendarme d’un très haut niveau en cross (course à pied dans la boue), je me sens fièrement préparé sur les différentes techniques photographiques à adopter dans ce genre de discipline :
Téléobjectif pour isoler, contre-plongée au grand-angle avec flash pour valoriser, filé au 50mm pour dynamiser, j’ai encore une ou deux techniques en réserve, bref je me sens très fier dans cette boue hivernale.

Jour J
J’arrive dans la matinée en compagnie d’une rédactrice.
Un grand classique pour un article :
La rédactrice pose des questions, fait son papier, le photographe offre une image à regarder, de préférence assez esthétique pour ceux qui ne savent pas lire.
On discute un peu avec le gendarme quasi zlatanesque (à l’époque ça ne veut rien dire) et je lui avoue, clin d’œil à l’appui, adorer son maillot jaune fluo qui va « claquer » dans le magazine.
Trop veinard, quand ça veut, ça veut.
Le top départ de cette compétition internationale devenant imminent, j’explique à la rédactrice que je vais me placer dans une zone un peu boueuse, elle acquiesce et ne me suit pas.
Ça n’aime pas la boue, les rédactrices^^

S’agissant d’un circuit en boucle, j’ai en gros une dizaine de passages (si je me rappelle bien) de ce sportif devant mon objectif.
A la vitesse de course de cet athlète de haut niveau, je sais que je ne pourrai pas lui demander de me sourire, de prendre une pose (ou une pause) pour m’aider à réaliser LA photo qui va paraitre dans l’article pour lequel je suis missionné.

La course commencée j’opte donc pour un ou deux rassurants shooting au 300 mm alors qu’il est dans son premier tour.
Un ou deux rassurants shooting, ça signifie le doigt appuyé sur le mode rafale, en gros une trentaine d’images.
Le type passe comme un éclair, inutile de faire des photos de son dos ; je me jette sur la loupe de mon appareil : Quelques photos un peu floues, mais les meilleures sont là.
Il y a tout !
La jambe tendue et les muscles bandés, le regard bien droit, l’athlète en plein effort.
Sur la suivante le pied d’appui qui tombe dans une flaque, une gerbe de boue merdeuse, putain de putain trop bon !
Et comble de bonheur, le maillot est d’une beauté à faire tourner de l’œil n’importe quel imprimeur.
Quand tu sais que t’as pratiquement fait ton taf au premier tour de piste, tu te fais plaisir en choisissant d’autres techniques plus risquées dans les passages suivants.
Je me déplace de quelques centaines de mètres, une zone vraiment dégueulasse me permet de faire des contre-plongées au flash, ça gicle même sur mon objectif, mais c’est vraiment le pied, je m’éclate.
Un peu plus loin un filé au 200 mm, l’homme a la gueule pleine de boue, il souffre, moi je jubile.
Le tour suivant je fais pareil en mettant le flash, les perles de sueur sont également immortalisées, j’ai l’impression de vivre un rêve.
Je regarde tous les clichés à la loupe de mon reflex, je constate la dégradation du visage de l’athlète de tour en tour, pour moi les meilleures sont au milieu de ma carte compact-flash.
L’homme est violenté par l’effort mais encore hargneux…
Fin de la course, je rentre en métro, fier, soulagé, heureux.

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Je suis revenu le lendemain matin au boulot et j’ai offert, le bombe torsé (ou le torse bombé pardon), ma série de clichés.
La veille j’avais fait un tri rapide sur mon propre PC, il restait quelques 200 photos retenues et notamment un dossier nommé [preferees] dans lequel j’avais valorisé, grâce à un Photoshop au numéro de série un peu bancal, 8 images dont j’étais vraiment fier.
Je donnai le CD à la rédactrice.

Un quart d’heure plus tard j’étais convoqué dans le bureau du patron de la rédaction qui me confirma que les images étaient particulièrement esthétiques et que certaines étaient à n’en point douter, selon ses dires de connaisseur, d’une grande beauté artistique.
Il me demanda juste pourquoi j’avais orienté tout mon reportage sur un sportif …allemand.

L’article parut.
Sans photo de notre athlète.
La honte.

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