La honte, c’est quand tu baisses la tête (ou pas), que tu rougis (ou pas) mais surtout quand tu voudrais être ailleurs au moment des faits.
T’as honte.
Beaucoup de hontes sont inavouables, avec un peu de recul elles deviennent parfois des histoires à raconter en famille ou entre amis.
Et vous êtes mes amis.
Une histoire tristement véridique…

 

En ce samedi matin de l’année 1990, âgé de 27 ans, je suis gendarme  dans la pittoresque commune ariégeoise de Saint-Girons et, missionné par ma hiérarchie pour surveiller le marché local, je déambule dans les ruelles de la ville en compagnie d’un jeune appelé.
Il va sans dire que je suis chef de la mission susnommée précédemment comme au dessus écrit.
Ayant quitté notre Renault 4L que nous avions stationnée selon les normes en vigueur (en vrac mais pas trop loin du marché), nous nous dirigeons pédestrement et fièrement dans la ville, empruntant l’artère principale de la capitale du Couserans (ne vous emmerdez pas à chercher dans Google, il s’agit de Saint-Girons, comme indiqué supra).

Il est important de comprendre qu’en 1990, c’est à dire une quinzaine d’années avant la naissance des voyous en tous genres, les représentants de la gendarmerie sont des notables dans les campagnes.
Dans Saint-Girons le moindre képi est quasi un signe religieux, une référence, le summum de la réussite sociale et intellectuelle et on a une Renault 4L bleue avec gyrophare amovible branché sur l’allume-cigare, c’est pas rien.

Me voilà donc comme un coq dans la basse-cour avec mon coquelet à mes pieds (petit, l’appelé, très petit) ; la mission démarre.

Une foule dans sa pure définition :
Des montagnes pyrénéennes environnantes affluent tous les ariégeois, le marché de Saint-Girons est la première attraction du sud-ouest profond si l’on excepte le feu d’artifice du 14 juillet au dessus du château de Foix (la capitale locale).

Le trottoir est assez large, les têtes s’inclinent respectueusement à notre passage, nous arborons fièrement une mine de tueurs amicaux et soudain…

ELLE EST FACE A MOI  !
Sur le même trottoir que mon coquelet et moi.
Je la vois elle me voit.
Elle me voit je la vois.
Une fille de mon âge ou sensiblement plus jeune.
En fait je ne sais pas qui elle est mais je l’ai déjà vue quelque part.
Une fille assez jolie.
Élancée, le regard droit dans le mien.
On est à une quinzaine de mètres l’un de l’autre, dans 14,99 m on va se croiser et impossible pour moi de remettre son prénom sur mes lèvres.
Ni même son nom.
Ni même c’est qui, comme on dirait en 2014.
Une copine d’un copain ?
La femme d’un ami ?
Je sais plus, putain je sais plus !
————

Et là c’est un début de honte : Je ne reconnais pas les gens.
Je ne sais pas si c’est une maladie ni même si ça se soigne, mais je ne reconnais pas les gens que j’ai vus une ou deux fois.
Je peux aller chez le boucher une fois par semaine, si tu lui retires son tablier et le mets en costard-cravate deux rues plus loin, je ne sais pas le reconnaitre… Je sais que je l’ai déjà vu, mais je ne sais pas où…

————

Elle, je la connais.
Elle me connait forcément, elle plonge son regard dans mes pupilles interrogatrices qui font semblant de rien.

Lui dire que je ne sais plus qui elle est ? Pff la honte…
Elle s’approche de plus en plus, plus que 5 mètres et elle me fixe toujours dans les yeux.
Elle est à deux mètres, elle me fixe,… un mètre, elle vient vers moi…

Très gentleman, je retire d’un geste chevaleresque la coiffe (mon képi, pour les civils) et très dignement je m’incline pour la gratifier d’une bise amicale.
On a beau être une sommité dans la rue et comprendre que cette demoiselle ne conduit pas de 4L avec gyrophare, même sur allume-cigare, on sait rester humble.

Mon képi enlevé est le dernier ralenti que je revois.

PAF !
Ma joue est devenue bouillante.
La demoiselle vient de me foutre une gifle monumentale.

Je me revois ramassant mon képi, me retourner et regarder la furie poursuivre son trottoir.

Et entendre mon coquelet incrédule me dire :
–  » T’es con ou quoi ?  »
–  » C’est … c’est qui ?  »
–  » C’est X … On l’avait en garde à vue pour des stup’s la semaine dernière  »

– – –
On a fait demi-tour, repris la 4L mal garée et disparu toute la matinée dans les bois environnants.
Mission ratée mais dans ma fierté qui venait de prendre cinq doigts et une paume dans la gueule, je savais que j’avais raison.
Cette nana, je la connaissais.

 

honte1

Une réflexion au sujet de « La honte – 1 »

  1. Mouarf, aujourd’hui, c’eût été outrage à force de l’ordre, plaquée au sol, menottée, garde à vue avec interrogatoire musclé et comparution immédiate devant Monsieur le juge…
    C’était quand même bien avant :o)
    Fred.

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